La voix de Graine

Journée vide, journée creuse. La lenteur s’installe. Et l’attente. J’ai peu d’énergie malgré ma séance de respiration de ce matin à 7 h. Ce matin, ma copine annule notre rendez-vous pour déjeuner de demain. Je suis tout à à la fois déçue et rassurée. Déçue parce que je voulais vraiment la recevoir pour déjeuner. Nous avons souvent été reçus chez elle. Rassurée, parce que pour moi, inviter une ou plusieurs personnes à manger, c’est comme s’attaquer à une montagne impossible à grimper. Trouver un menu: ni trop simple, ni trop compliqué; faire les courses: à ma portée, mais ça prend du temps; faire la cuisine: s’y mettre à temps, ne pas paniquer; prévoir un plan B au cas où: j’ai vu trop grand, je n’y arrive pas, j’ai raté…Bref, j’ai envie d’inviter, mais c’est toujours compliqué d’autant plus quand les personnes reçues sont plutôt à l’aise avec la cuisine. Notre rendez-vous est reporté. Dans dix jours; j’ai le temps d’y réfléchir. J’ose espérer qu’un jour, ça ira mieux…
Cet apres-midi, nous avons cours d’Arts plastiques, de 15 h à 17 h, en présentiel. Normalement, c’est à 18 h 30. Pour tenir compte du couvre-feu, il a été avancé. Jusqu’au dernier moment, je ne suis pas sûre. Je suis ennuyée aussi pour ceux qui travaillent encore et ne peuvent pas s’absenter en plein après-midi. Mais un prochain confinement se pointe. Ma règle est de ne pas rater une occasion de sortir. Je me botte les fesses pour y aller. A vélo, sous la pluie, je peine, j’ai mal aux cuisses, j’ai peur de me faire mal au poignet juste remis. Avec le vent, ma cape de pluie se soulève et me voile la figure. J’étouffe sous le masque. Cela fait plus de six mois que je ne suis pas remontée sur un vélo. Au retour, j’enlève le masque. Pour finir, à 10 mn de la maison, je descends de vélo et je termine à pied. Entre les deux trajets, un essai d’aquarelle. Pas terrible, mais ça me fait du bien d’essayer, et de voir un peu de monde.
Par rapport à mes engagements en tant que bénévole auprès des handicapés, j’ai pris le minimum. Je veux rentrer dedans et voir ce que ça donne avant d’aller plus loin. J’ai fait un retour à toutes les associations que j’avais contactées. Avancer doucement pour ne pas me perdre.
Ce soir, je fais mes yaourts pendant que mon mari suit son cours de vulcanologie sur zoom. Je dois réparer la fermeture de mon sac à main. Difficile pour moi, je vais m’y mettre à reculons.
Je voulais aussi fabriquer de nouveaux masques en tissu, mais, le débat est lancé: les masques en tissu ne serviraient à rien sauf s’ils sont ajoutés sur un masque chirurgical. Déjà que je n’arrive pas à respirer avec un masque, comment je vais pouvoir respirer avec deux masques l’un sur l’autre. Pas la peine de me précipiter pour en fabriquer, je vais attendre.

La voix de Lilie:

Journée vide, journée creuse ici aussi. Trop de réunions skipe. Je suis lasse. J’en ai marre. Travail et rien autour. Le manque de distraction se fait sentir. En même temps, l’habitude du rien s’installe. L’ennui. Pas de rire, pas de folies, pas de jeux, pas de chansons, pas de deux. Le temps n’aide guère, il pleut. Ma seule sortie, aller au fond du jardin alimenter le composteur. Bel effort. Heureusement que je continue mon sport matinal. Dès que les températures remonteront, je pourrai refaire mes séances sur la terrasse.

Ce midi je suis restée seule à la maison. Pas possible d’inviter ma fille. Hier son test était négatif, mais depuis ? Elle et les enfants n’ont aucun symptômes, son mari n’a plus de fièvre. Maux de tête, rien de méchant. La semaine va être longue pour eux. Du coup je me suis fait un plateau télé.

Après déjeuner j’ai fait cuire les légumes pour ce soir car je finissais tard aujourd’hui. Comme toi, Graine, les idées de repas sont difficiles à trouver, faire la cuisine lorsque j’invite m’angoisse. Peur de rater. La simplicité résidait en aller au restaurant, maintenant il n’y a plus d’échappatoire !

J’essaie aussi de bricoler mon nouveau site, pour m’amuser. Toujours beaucoup de difficultés techniques. Je ne trouve pas ça intuitif du tout. Voilà une chose qu’on peut reprocher aux technologies nouvelles. Leur grande complexité. Je suis certaine qu’avec plus de développeuses on aurait gagné en simplicité…. Car on peut remarquer qu’il y avait bien plus de filles avant que maintenant. Et que c’était plus simple. Ou alors mon cerveau ramollit !

Voilà, 84 jours. 84, mon berceau. Cette saison de journal n’est pas prête de se terminer. J’espère que lorsque les personnes à risque seront vaccinées les restaurants et les salles de spectacle pourront rouvrir et le journal se refermer. Il y a dans le monde des millions de personnes qui vivent une vie entière sans jamais voir ni restaurant ni spectacle. Quelques mois de fermeture et nous voilà en déprime. Civilisation de loisir stoppée net. C’est quand même surtout le manque de voir les autres qui fait souffrir. L’isolement. Mais là encore, certains vivent très bien sans voir personne. Fonction de caractère. Moi je m’ennuie facilement et comme le disait fort bien une écrivaine: je n’ai pas d’aptitude pour le bonheur, pas douée ..